02-L’Alsace de Pascklin

Il y a certes des précédents. Des prédécesseurs devrait-on dire. Illustres illustrateurs. Que l’on reconnaît et loue, dès la première assiette. Que l’on voit et revoit, en si grand nombre. Affichistes et dessinateurs prolifiques, au coup de crayon assuré, sitôt mis, sitôt exact.
On croyait le sujet rabâché. Galvaudé. Kitschisé à l’extrême. Et pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, il y avait un espace délaissé. Un non-dit. Une zone d’expression originale, où Pascklin a su tracer d’un coup de crayon déterminé son itinéraire, simple et évident.

Son Alsace

Parcimonie du trait. Justesse des nuances. Palette restreinte. Ces économies de moyens, enrichissent étonnamment sa peinture, lui conférant une atmosphère particulière. Il nous raconte son Alsace, celle que chacun porte dans son cœur, cette Alsace intemporelle et conviviale où plongent nos racines immarcescibles. Il nous transporte à une date improbable dans un passé sans chronologie, dont il joue, et se joue.
Décrire en si peu de lignes, ce qui anima dans son atelier tant de toiles vierges pendant les trente dernières années, tient du raccourci. Car la peinture de Pascklin est comme un verre que l’on vide, juste le temps d’y faire de la place pour le remplir. Prolifique et généreux dans son ouvrage, l’artiste renouvelle sans cesse son sujet. Loin d’être embarqué dans une thématique limitée et sempiternelle, il a su au fil des ans marquer le paysage alsatique de sa présence.
Sa technique éprouvée et personnelle, met en œuvre des couleurs d’une grande finesse. Pour cela il utilise des pigments naturels, qu’il mélange à une préparation de sa composition, et qui lui permettent de restituer des atmosphères très intimistes. La convivialité a maintenant une couleur.
Oeuvrant essentiellement à l’huile, il a su au fil des ans mettre au point les recettes indispensables pour obtenir les textures souhaitées. La douceur et la finesse de ses aplats déroutent bien souvent, et laissent penser que la réalisation a été faite à l’aide de quelques essences rares de bois de marqueterie.
Au-delà du motif, Pascklin s’est toujours attaché à capter la lumière, cherchant à ce qu’elle habite sa peinture. Le blanc immaculé et la profondeur des noirs rythment le motif. Ce jeu binaire des couleurs articule le sujet, libère une énergie, une vitalité nouvelle, qui irradie de ses toiles. 
Très graphique il esquisse avec fraîcheur et humour, les histoires de sa petite Alsacienne habillée de bleu. Revendiquée par aucune communauté de la Coiffe, son personnage fétiche, tout comme l’ensemble de ses partenaires de croquis, n’a pas de visage, laissant libre champ à l’imagination. Ce n’est jamais par la grimace que leurs sentiments transparaissent mais par l’attitude et la mimique. Perchée sur la plateforme de sa cathédrale, d’où elle profite d’une vue imprenable,  la petite Alsacienne analyse nos comportements, et bien souvent  ce sont nos travers qui alimentent son quotidien.
Le trait de l’artiste est reconnaissable parmi tous. Simple, direct et dynamique, sans aucun détail superflu, il croque des scènes typiques et joyeuses. Son style est aussi sincère et droit que peut l’être l’Alsacien ;  digne et respectueux.
Mais, bien au-delà de la technique, la peinture de Pascklin c’est avant tout un petit monde bouillonnant de coiffes noires et de manches blanches, qui s’époumone au rythme d’un trio de musiciens improvisé. Ce sont des robes qui virevoltent, des chaussures qui claquent, des verres qui tintent. C’est l’appel au festin, auquel chacun de nous s’invite; pour être ce convive, celui pour qui le dernier couvert était gardé. L’Alsace, est une communauté riche de ses qualités et de ses défauts, riche de ses multiplicités et de ses différences, c’est une aventure humaine à la croisée de tous les chemins, ce sont des drames et des bonheurs.
L’artiste nous invite à nous y immerger, à explorer les sentiers dérobés de ces sentiments effacés. A revivre au hasard de ces tablées bruyantes tout ce qui a tissé notre mémoire, a ressentir à fleur de peau ces atmosphères chargées d’impressions fugaces.
Celui qui se laisse aller à la contemplation n’aura de cesse d’essayer de pénétrer cette gent, il s’y verra trinquer ou danser, il revivra ces stammtish tribaux, véritables transes du ventre, inépuisables sources de joie.

J.V.

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